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  • S7-P2 Projet 2 architectural et urbain

DE 4 : Faire avec / faire autrement : Contours - Adrien Durrmeyer, Jean-Baptiste Guillaume

Semestre 7

Responsable(s) : Adrien Durrmeyer

Enseignant(s) : Jean-Baptiste Guillaume, Philippe Maillols

  • Année : 4
  • Semestre : 7
  • Coefficient : 6,00
  • Compensable : non
  • Stage : non
  • Session de rattrapage : non
  • Mode : option
  • Affilié à un groupe : non

Objectifs pédagogiques

DESCRIPTION

Cet enseignement de master soutient que l’architecte est avant tout quelqu’un qui fait parce qu’il pense, et qui pense parce qu’il fait. C’est un·e intellectuel·le qui s’implique dans l’analyse, la fabrication et la transformation du monde.

 

Plus précisément, la réflexion que nous tentons d’y mener est la suivante : comment faire avec ce qui est déjà là, comment faire autrement que ce qui est déjà fait ? Comment concevoir une architecture à partir des conditions de l’existant, en intégrant pleinement les enjeux économiques, sociaux, politiques, écologiques, numériques qui définissent notre société contemporaine ? Mais aussi, comment concevoir une architecture qui soit en capacité, non pas de reproduire ces mêmes conditions – et avec elles, les risques profonds qu’elles génèrent et que nous pouvons constater chaque jour –, mais bien de participer à leur évolution ?

 

Pour cela, la pédagogie de ce master se fonde sur une méthode claire : questionner les conditions de production architecturale à travers des exercices de projet concrets et situés. Ces derniers engagent aussi bien l’échelle urbaine que celle du bâtiment à travers l’exploration de programmes divers : logement, équipement, bureau, espace public, infrastructure.

 

Le master « faire avec, faire autrement » articule ainsi deux échelles distinctes au cours de ses deux semestres : en S7, l’enseignement « contours » propose d’étudier les liens entre la mise en œuvre constructive et l’appareil productif contemporain en projetant de l’édifice vers le territoire ; en S8, l’enseignement « surfaces » propose d’explorer les enjeux soulevés au sein des paysages que fabriquent nos modes de production contemporains (ZAC, habitat péri-urbain, zones industrielles, bourgs abandonnés, grands ensembles, pavillonnaire, terrains agricoles et tant d’autres) en projetant du territoire vers l’édifice.

 

APPLICATION

Comment, concrètement, engager une réflexion sur les rapports entre architecture et modes de production au sein des ENSA, et quoi cela peut-il constituer une pédagogie ?

 

Soulignons d’abord que l’architecture, comme l’ensemble des autres disciplines d’ailleurs, est nécessairement soumise aux conditions de production de son temps. On ne peut penser qu’à partir des structures intellectuelles propre à notre époque, et on ne peut construire qu’à partir des connaissances techniques et scientifiques de notre époque également. Cependant, et c’est là le point crucial, nous émettons l’hypothèse que l’architecture dispose de la capacité d’influer en retour sur ces mêmes structures et connaissances, c’est-à-dire sur l’appareil productif au sens large. À travers la puissance de sa matérialité, une architecture exprime autant une époque qu’elle construit les bases de l’époque suivante.

 

L’exemple le plus parlant de ce pouvoir transformateur, est sans doute la fameuse cuisine de Francfort, conçue en 1926 par Margarete Schütte-Lihotzky et Ernst May. Ce projet de standardisation du mobilier de cuisine, visait d’abord à en réduire le coût de fabrication et à améliorer l’efficacité des tâches ménagères. Nos cuisines contemporaines, à travers le monde, suivent désormais, dans leur immense majorité, les dimensions standards (60x60) définies par ce projet : clairement, l’ensemble de l’appareil de production industrielle de l’électroménager a été bouleversé et refaçonné durablement par un projet d’architecture.

 

Nous savons bien que le système productif contemporain soulève des enjeux urgents et majeurs : pour rappel, le secteur du bâtiment, en France, consomme 45% de l’énergie nationale, et est producteur de 25% des émissions de gaz à effet de serre. Au-delà de ce secteur, les effets de l’exploitation à outrance des ressources naturelles, du réchauffement climatique, des extinctions animales et végétales de masse, de l’explosion des inégalités économiques et sociales et désormais des risques pandémiques, pointent tous vers un même constat : notre système productif n’est pas viable, et il importe de le transformer. Pour quel nouveau système, c’est toute la question. Et c’est autour de cette question que notre pédagogie invite étudiantes et étudiants à réfléchir, à travailler et finalement à y apporter des éléments de réponse par le projet architectural.

 

De la même manière que des projets passés ont eu la capacité de transformer en profondeur le mode de production de leur époque, l’ambition de notre master est de construire sur le long terme, avec les étudiant·es, une collection de projets concrets et réalistes, s’ancrant dans les conditions actuelles, et dont la matérialisation disposerait potentiellement des mêmes capacités de remise en cause et de transformation du mode de production contemporain.

Contenu

DE L'ÉDIFICE AU TERRITOIRE

L’enseignement « contours » propose d’engager un travail sur la dimension politique du projet architectural (c’est-à-dire sa capacité à organiser autrement nos modes de vie), et d’explorer les conséquences de sa matérialisation dans le monde contemporain. Il s’agit, pour ce faire, de développer une réflexion collective sur la notion d’autonomie de l’édifice – le terme d’autonomie ne signifie pas ici qu’une architecture soit conçue en dehors de tout contexte, mais plutôt que les règles qui mènent à son édification lui appartiennent en propre. En d’autres termes, on se demandera dans quelle mesure un projet d’architecture est capable de transformer le territoire au sein duquel il s’implante.

 

Ce semestre est l’occasion d’une réflexion critique : l’édifice projeté reflètera une prise de position affirmée quant aux infrastructures actuelles de nos sociétés. Le projet y sera pensé concomitamment comme le processus par lequel on pourra analyser les conditions existantes de ces infrastructures, et par lequel on pourra potentiellement en construire de nouvelles. En s’attachant avant tout aux conditions spatiales et à la mise en œuvre, on cherchera à développer une construction matérielle singulière, afin d’analyser ce que cette forme pourra générer comme modification de son contexte. Ce dernier terme est à considérer dans un sens large : il inclut notamment la topographie d’un lieu, ses règles urbaines, ses conditions climatiques, son historique… Ce sont ces diverses règles et conditions que nous tenterons de questionner et transformer par le projet.

 

Ce dernier investira pour cela la dimension technique de sa fabrication dans le réel (détails, prototypes à l’échelle 1 :1…) et la dimension esthétique de son expérience sensible (images, collages…). Les étudiant·es s’emploieront à articuler le fond d’une intention et la forme radicale de sa représentation. Ils et elles participeront à la fabrication d’outils engagés, s’inscrivant ainsi dans le projet des avant-gardes architecturales du XXe siècle : concevoir l’édifice comme la matérialisation d’une alternative.

 

EXERCICE : PALAZZINA IDEALE

La (plus si) récente crise sanitaire aura au moins eu un mérite : elle a pointé avec un acuité certaine la fragilité du modèle qui ordonne la fabrique de nos espaces domestiques. Pour qui ne disposait pas d’une confortable résidence secondaire, il est vite apparu que la très grande majorité des logements que nous occupons n’offrait qu’une capacité d’adaptation extrêmement restreinte. Sans parler de l’exiguïté des surfaces – conséquence inhérente à la marchandisation de l’immobilier –, il a fallu se résigner à la rigidité intrinsèque de leur organisation spatiale : une chambre est faite pour y dormir, une cuisine pour y cuisiner, une salle de bain pour s’y laver et un salon pour y regarder la télévision. Dès lors, trouver un endroit pour télétravailler, enseigner à domicile, ou simplement prendre l’air lorsque toute sortie a été, de fait, interdite, s’est avéré une tâche pour le moins complexe.

 

Face à cette considération, l’hypothèse que nous souhaitons explorer ce semestre est la suivante : plutôt que de poursuivre la quête hasardeuse d’une rentabilité spatiale qui s’accroitrait inexorablement (accueillir toujours plus d’activité dans des surfaces toujours plus réduites), pourquoi ne pas considérer qu’un logement est un lieu qui questionne nous modes de vie plutôt qu’il ne les reproduit ? Historiquement, l’espace domestique n’est, en effet, pas nécessairement le lieu toujours plus efficient de la reproduction sociale – on soutiendra ici qu’il est même le contraire. En d’autres termes, on partira du principe qu’un logement n’est pas un espace dans lequel on loge, mais bien le lieu d’une expérience formelle dans lequel on vit.

 

Pour ce faire, nous partirons d’un modèle aussi banal qu’exotique : la palazzina romaine. Développé au début du XXe siècle, ce modèle étonne aussi bien par les qualités indéniables qu’il développe (quatre façades libres, terrasses, locaux collectifs, diversité des programmes…) que par l’extrême simplicité de ses règles formelles (un gabarit maximum). Nous tenterons donc d’explorer les potentialités que ce type domestique peut offrir dans le contexte contemporain ; c’est-à-dire une époque durant laquelle il devient impérieux de transformer notre système productif. Cet exercice essaiera de contribuer à développer des hypothèses architecturales alternatives dans le champ de logement, sur un site parisien.

 

Pour ce faire, nous proposerons d’aborder le projet à travers un certain nombre de documents techniques (plans électriques, plans de réseaux fluides, plans de plafond, coupes techniques, chiffrage, liste des fournitures, etc.) et par le détail (dessins et maquettes au 1/50e). Il ne s’agit pas là, à l’évidence, d’une volonté de se conformer aux usages actuels pour tenter de les prolonger ; si nous proposons de passer par ces éléments de rendu, c’est parce que nous défendons qu’en maîtriser les codes et leur application reste le moyen le plus efficace de les subvertir.

Bibliographie

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